FOXCATCHER – 14,5/20

FoxcatcherRéalisé par Bennett Miller Avec Channing Tatum, Steve Carell, Mark Ruffalo

Synopsis : Inspiré d’une histoire vraie, Foxcatcher raconte l’histoire tragique et fascinante de la relation improbable entre un milliardaire excentrique et deux champions de lutte.

Avis : Benett Millet s’empare avec Foxcatcher d’un fait divers sinistre pour délivrer une puissante et dérangeante peinture de personnages borderline, une valse malsaine et mortifère menée par des hommes engoncés dans leurs névroses. Une histoire d’emprise psychologique, de manipulation perverse, un thriller mental minimaliste capturé par une mise en scène glacée magistrale (Prix Cannois, une évidence), Foxcatcher fascine par la précision redoutable avec laquelle il dépeint les rapports baisés qui lient les trois protagonistes. Jouant sur les ellipses, fuyant toute extravagance, le réalisateur aligne des plans qui émerveillent ou terrifient avec une virtuosité qui ne se perd jamais dans l’ostentatoire, capte des regards qui suggèrent plus qu’ils n’imposent. N’hésitant pas à allonger les scènes, misant habilement sur les silences ou le bruit (ou son absence), Miller installe progressivement ce climat anxiogène, met en place son petit théâtre macabre dont le dénouement pourtant connu reste profondément choquant.

Parce que le gros travail au préalable du réalisateur sur ses personnages dérangés nous conduit doucement à ce point d’orgue dramatique. Pas comme dans un fauteuil cependant, Foxcatcher est à l’image du trio, pas forcément aimable. Leurs motivations troubles distillent un malaise constant, les dialogues sont chiches, les visages fermés. Si bien qu’on devine plus que l’on nous présente la complexité et les déséquilibres psychotiques des personnages, et principalement de John du Pont, héritier mégalo et narcissique que l’ambition et les frustrations conduisent à exercer une emprise pernicieuse sur Mark, à la fois psychologique et financière. Ses raisons ne sont pas explicitement dévoilées, mais si on ne peut nier une dimension sexuelle, on perçoit surtout un œdipe dévastateur chez de Pont, une volonté jusqu’au boutiste de prouver à sa mère qu’il n’est pas le raté qu’elle voit en lui. Le dégoût de soit comme justification à l’horreur.

On ne saurait trop louer la performance mesuré d’un Steve Carell métamorphosé pour incarner ce despote pourri d’orgueil et terrifiant de névroses, mais il serait injuste de ne pas relever celle de Channing Tatum, acteur caméléon audacieux et sous-estimé, qui campe, mâchoire serrée et démarche pataude, ce lutteur massif et simplet pris dans un piège dont il n’arrive pas à s’extraire. Le film est à l’image de ses personnages, peu aimable, pas immédiatement accessible. Le spectateur ne se trouve jamais en empathie avec eux, ce qui rend l’adhésion peu évidente, tout comme les longueurs qui servent néanmoins à les cerner. Foxcatcher est ce qu’on pourrait qualifier de feel bad movie, avec son rythme lancinant et oppressant, et son ambiance étouffante. On est très loin d’un divertissement léger, et peut parfois sortir du récit, ce qui peut constituer sa limite. Ceci dit, sa construction est sa force et il n’aurait pas cette portée sans cette mise en scène exigeante.

Foxcatcher est aussi et surtout un nouveau témoignage des dérives du rêve américain, une nouvelle charge politique qui fait écho au récent A most violent Year. En se regardant dans le miroir, Oncle Sam en prend une nouvelle fois pour son grade.