A MOST VIOLENT YEAR – 15/20

A Most Violent YearRéalisé par J. C. Chandor
Avec Oscar Isaac, Jessica Chastain, Albert Brooks

Synopsis : New York – 1981. L’année la plus violente qu’ait connu la ville. Le destin d’un immigré qui tente de se faire une place dans le business du pétrole. Son ambition se heurte à la corruption, la violence galopante et à la dépravation de l’époque qui menacent de détruire tout ce que lui et sa famille ont construit.

Avis : Œuvre intime et magistrale, à la fois peu spectaculaire mais d’une maîtrise impressionnante, A most violent year impose définitivement J.C. Chandor comme l’un des jeunes réalisateurs les plus talentueux et audacieux qu’Hollywood compte actuellement. Après les déjà remarquables Margin Call et All is lost, le réalisateur américain passe un nouveau cap, en bâtissant une fresque ambitieuse, minutieusement construite, dont la puissance se dessine progressivement. S’il utilise les codes du film de gangster (les docks new yorkais, la banlieue cossue, le poids des communautés), c’est pour mieux aller à contre-courant des classiques du genre et raconter le destin d’Abel, self made man pétrit d’ambition, mais pour qui le crime est l’arme des lâches. A most violent year se déroule pendant l’année la plus violente qu’ait connu un New-York gangréné par la peur et l’insécurité et voit Abel se débattre avec les usages mafieux de sa corporation, auxquels il se retrouve confrontés lorsque ses camions citernes sont attaqués et leurs cargaisons volées.
Le sujet n’est pas forcément des plus sexys, mais Chandor y apporte une telle humanité qu’il prend une dimension assez universelle. Le récit est d’autant plus prenant qu’il présente un personnage assez singulier, riche et complexe. S’il se bat pour bâtir son entreprise selon ses principes, Abel se voit opposer des choix cornéliens, qui pourraient le contraindre à se renier. D’autant plus qu’autour de lui ses proches, sa femme, son conseiller, s’ils respectent les positions d’Abel, ont moins de scrupules à contourner les règles…
Le dilemme permanent de son personnage permet à Chandor de traiter un sujet qui lui tient à cœur. Il aborde les effets pervers d’un capitalisme exacerbé et le revers de la médaille de l’American dream, où l’intégrité n’est finalement qu’une chimère.
Le jeune réalisateur ne se contente pas d’élaborer un récit dense et ample, il soigne également la forme, avec une mise en scène racée recourant aux plans fixes, généralement larges, sauf lorsqu’elle s’attarde sur le couple d’Abel, et soutenue par une photographie jaunie qui rappelle l’époque à laquelle se déroule le film, offrant des tableaux magnifiques. Si le rythme peut sembler un peu lent, il se passe toujours quelque chose à l’écran, et chaque scène à un sens et une utilité. La musique soul, discrète mais appropriée, sert de guide à un récit d’une grande clarté.
Le jeu d’acteur est magistral, dominé par la classe et le charisme d’Oscar Isaac (malgré la choucroute sur la tête), tout en nuance. Jessica Chastain, avec un personnage plus en retrait, parvient à tirer son épingle du jeu en bonifiant comme à son habitude chaque scène dans laquelle elle apparaît. L’évidence d’un couple de cinéma.
A most violent year, en détournant habilement les codes d’un genre hautement cinématographique et en se les réappropriant, se révèle une œuvre complète et audacieuse, mais ne laissant jamais rien au hasard. Du bon, du très bon cinéma.

TAKE SHELTER – 13/20

Take ShelterRéalisé par Jeff Nichols
Avec Michael Shannon (II), Jessica Chastain, Tova Stewart

Synopsis : Curtis LaForche mène une vie paisible avec sa femme et sa fille quand il devient sujet à de violents cauchemars. La menace d’une tornade l’obsède. Des visions apocalyptiques envahissent peu à peu son esprit. Son comportement inexplicable fragilise son couple et provoque l’incompréhension de ses proches. Rien ne peut en effet vaincre la terreur qui l’habite…

Avis : Film paranoïaque, ou plutôt sur la paranoïa, Take Shelter prend son temps pour décrire comment son héros sombre peu à peu dans un délire schizophrène. Peut-être un peu trop d’ailleurs, la première partie du film est un peu longuette… mais là où Take Shelter est remarquablement bien foutu, c’est dans la manière dont Curtis fait face à sa propre maladie, sa peur de s’y perdre complètement, son combat pour l’empêcher de prendre le dessus (si tant est qu’il soit malade…)
Pas d’hystérie, pas de folie outrancière, juste ce bonhomme en proie à ses visions d’apocalypse et qui ne peut s’empêcher d’y voir un funeste présage.
On ressent chez lui l’affrontement intérieur entre sa volonté d’épargner sa famille et sa conviction que ces visions sont prémonitoires, et qu’il doit donc protéger les siens malgré eux.
Michael Shannon livre une interprétation tout en subtilité et en retenu, et élargit un peu plus sa palette d’acteur spécialiste des personnages schizo et borderline. Il impressionne d’autant plus qu’il abandonne totalement les excentricités de Bug, Noces Rebelles ou Runaways (il ne me semble pas l’avoir jamais vu dans un rôle d’homme équilibré), pour incarner sobrement le désarroi de ce père de famille perdu entre imaginaire et réalité. En face de lui, Jessica Chastain fait plus que donner le change, campant sa femme avec grâce et dignité, impuissante et interdite face au mal qui gagne son mari.
Take Shelter finira par flirter avec le fantastique. Assez logique finalement, le genre, hautement métaphorique, traduisant la plupart du temps les peurs et les angoisses paranoïaques d’une époque.