A PERDRE LA RAISON – 15/20

A perdre la raisonRéalisé par Joachim Lafosse
Avec Niels Arestrup, Tahar Rahim, Emilie Dequenne

Synopsis : Murielle et Mounir s’aiment passionnément. Depuis son enfance, le jeune homme vit chez le Docteur Pinget, qui lui assure une vie matérielle aisée. Quand Mounir et Murielle décident de se marier et d’avoir des enfants, la dépendance du couple envers le médecin devient excessive. Murielle se retrouve alors enfermée dans un climat affectif irrespirable, ce qui mène insidieusement la famille vers une issue tragique.

Avis : La première scène de A perdre la Raison annonce clairement la couleur. Sombre, dure, glaciale. En dévoilant d’emblée le dénouement du drame, Lafosse prend le risque d’atténuer la force de son récit. Il n’en est rien. Le réalisateur belge maintient tout au long de son film une tension terrible qui captive autant qu’elle bouleverse. Sa mise en scène sobre et clinique joue parfaitement des ellipses et nous immerge complétement dans cette histoire sordide, quitte à parfois dégager une atmosphère étouffante. Elle saisit brillamment le temps qui passe et rend compte du piège qui se referme, de l’environnement malsain qui devient de plus en plus irrespirable, de la lente plongée dans la folie de Murielle, jusqu’à cet acte inimaginable, impensable.
La dérive psychologique de cette mère de famille désemparée est magistralement portée par Emilie Dequenne, intense et juste de bout en bout, crédible jusque dans sa transformation physique. Face à elle, Tahar Rahim s’affirme en père de famille dépassé et faible, tiraillé entre sa volonté d’émancipation et le poids de la dette morale qu’il a implicitement contractée avec son père adoptif. Celui-ci est incarné avec toute la perversité qu’il est capable de montrer par Niels Arestrup, comme d’habitude parfait dans le registre de l’ambiguïté et de la manipulation.
On ressort sous le choc, encore sonné par la puissance d’un dernier plan glaçant.

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LAURENCE ANYWAYS – 16/20

Laurence AnywaysRéalisé par Xavier Dolan
Avec Melvil Poupaud, Suzanne Clément, Nathalie Baye

Synopsis : Laurence Anyways, c’est l’histoire d’un amour impossible.
Le jour de son trentième anniversaire, Laurence, qui est très amoureux de Fred, révèle à celle-ci, après d’abstruses circonlocutions, son désir de devenir une femme.

Avis : Avec Laurence Anyways, Xavier Dolan confirme son insolent et singulier talent. Comment j’ai tué ma mère, les Amours Imaginaires et maintenant Laurence Anyways sont dans le fond tous les trois très différents, mais sont indéniablement marqués du style très personnel du jeune surdoué québécois (23 ans…)
Pour son nouveau film  Dolan, sans jamais renier la profusion et l’ampleur qui le caractérise et qu’il assume pleinement, perfectionne encore la construction narrative de son œuvre.
L’esthétisme et la stylisation extrême de son cinéma  se met de plus en plus au service de l’histoire et va jusqu’à la porter en grande partie (l’autre élément essentiel étant la direction d’acteur, on y reviendra). Ses effets scénographiques, d’une variété folle,  suivent la transformation de Laurence et traduisent fidèlement les états psychologiques des personnages. S’il est parfois reproché à Dolan de se regarder filmer, cette critique me parait assez injuste et injustifié tant sa mise en scène sert son propos et balise émotionnellement le récit. Il a par contre visiblement du mal à se décider à réaliser des coupes dans son montage, d’où une durée un poil excessive (2h50 quand même). C’est un des rares défauts imputable au film…
Laurence Anyways regorge d’idées de mise en scène étourdissantes, que ce soit dans le rythme, la succession de plans ou la recherche d’un esthétisme en permanence cohérent. Le réalisateur démontre une nouvelle fois un sens inné du tempo, associant magistralement son, musique (encore une bande originale euphorisante), dialogues et image. L’harmonie qu’il parvient à atteindre est tout simplement terrassante. Pour autant, il sait accorder au spectateur des poses salutaires, des moments suspendus qui fluidifient formidablement le récit et renforce les instants plus introspectifs.
D’une modernité évidente dans la forme, Laurence Anyways l’est aussi sur le fond, car Dolan est aussi une plume brillante, offrant à ses acteurs des dialogues souvent aussi magnifiques que ses images. Poétiques, drôles, brûlants, vindicatifs, coléreux, passionnés, jamais mièvres, ils sont d’autant plus forts qu’ils servent des personnages jamais caricaturaux ni manichéens. Particulièrement Laurence, qui loin de passer pour une victime, navigue constamment entre la honte à la défiance, la compassion et l’orgueil, parfois même l’égoïsme. La performance très respectueuse de Melvil Poupaud, tout en colère froide et douceur est en ce sens remarquable. Son affrontement avec sa mère, excise Nathalie Baye, est délicieux car ambigüe, lui voulant à tout prix qu’elle lui dise qu’elle l’aime encore, elle refusant que la transformation de son fils ne l’impacte elle.  
 Mais la merveille du film, c’est bien l’interprète de Fred, sensationnelle Suzanne Clément, qui emporte tout sur son passage. D’une justesse incroyable (même avec l’accent, oui), d’une sensibilité dingue, elle porte véritablement sur ses épaules cette improbable histoire d’amour, qui est définitivement  le cœur du film. Une révélation fulgurante.
Xavier Dolan poursuit donc son impressionnant parcours, parvenant à perfectionner un style d’une richesse personnelle rare et à l’appliquer à des thèmes à chaque fois différents.
Si certains s’agacent de cette profusion baroque, y voyant un signe d’immaturité, c’est pour moi l’indice d’un talent immédiat, l’expression d’un artiste déjà accompli qu’on ne demande qu’à voir avancer encore.  Et qu’on souhaite voir appliquer à de nombreuses autres histoires sa vision si passionnante et atypique du cinéma.

MAGIC MIKE – 12/20

Magic MikeRéalisé par Steven Soderbergh
Avec Channing Tatum, Alex Pettyfer, Matthew McConaughey

Synopsis : Mike a trente ans et multiplie les petits boulots : maçon, fabricant de meubles, etc…
Il se rêve entrepreneur. Il est surtout strip-teaseur.
Chaque soir, sur scène, dans un club de Floride, il devient Magic Mike.
Lorsqu’il croise Adam, il se retrouve en lui, l’intègre au club et décide d’en faire le Kid.
Mais le Kid a une sœur, qui n’est pas prête à trouver Mike irrésistible

Avis : Malgré un fond très, très léger et un Alex Pettyfer aussi peu charismatique que crédible en apprenti stripteaser, Sorderbergh parvient tout de même à susciter l’intérêt pour son entreprise de pur divertissement grâce à une réalisation chiadée assez virtuose, passant d’un style clippé décomplexé lors de nombreuses chorégraphies transpirant clairement la téstostérone (et parfaitement maitrisées) à des ambiances beaucoup plus vaporeuses et calfeutrées pour les scènes intimistes, prenant le temps de plans séquences éthérés.

Tout ça est donc très joli, sexy et audacieux, relevé par le second degré et l’autodérision bienvenus d’un Channing Tatum qui commence sérieusement à compter à Hollywood, et la performance assez irresistible de Matthew Mc Conaughey en leader de troupe vieillissant.

La partie « Roman d’apprentissage » axée sur le parcours du jeune et ambitieux Adam est par contre assez faiblarde, plus plombée par le jeu très limité de Pettyfer que par l’incontestable implication de Tatum, initiateur du projet car inspiré de sa propre histoire. Mais au fond, on s’en fout un peu, et visiblement Soderbergh aussi.

Léger, fun, assez inconséquent, mais très distrayant.
A priori, c’était le but.

REBELLE – 14/20

RebelleRéalisé par Mark Andrews, Brenda Chapman
Avec Kelly MacDonald, Billy Connolly, Emma Thompson

Synopsis : Depuis la nuit des temps, au cœur des terres sauvages et mystérieuses des Highlands d’Ecosse, récits de batailles épiques et légendes mythiques se transmettent de génération en génération. Merida, l’impétueuse fille du roi Fergus et de la reine Elinor, a un problème… Elle est la seule fille au monde à ne pas vouloir devenir princesse ! Maniant l’arc comme personne, Merida refuse de se plier aux règles de la cour et défie une tradition millénaire sacrée aux yeux de tous et particulièrement de sa mère. Dans sa quête de liberté, Merida va involontairement voir se réaliser un vœu bien malheureux et précipiter le royaume dans le chaos. Sa détermination va lui être cruciale pour déjouer cette terrible malédiction.

Avis : D’une beauté graphique époustouflante, Rebelle est loin de n’être qu’un film de princesse « à la Disney », comme ça lui a beaucoup été reproché. Non, Pixar n’a perdu ni son âme, ni son style, ni son audace.

D’une part, le studio garde une avance colossale sur le plan technique. Les décors et l’animation des personnages sont à tomber par terre, d’un réalisme jamais atteint, presque troublant. On a parfois du mal à réaliser qu’on est dans un film d’animation tant les mouvements et les déplacements sont fluides et les paysages imposants de véracité (et parfaitement splendides, faut-il le préciser). L’Écosse ancestrale, les légendes celtes, tout, jusqu’à l’accent scottish, nous plonge dans une reconstitution bluffante.
D’autre part, comme dans la plupart des Pixar, le rythme ne baisse jamais, entre humour potache, second degré, et chevauchées épiques. Un récit très enlevé donc, appuyé par une galerie de personnages savoureux, tous parfaitement croqués, drôles et attachants.

Il semble par ailleurs difficile de reprocher à Rebelle de s’inscrire dans la tradition Disneyienne tant le film s’en démarque. OK, c’est une héroïne… mais aucune trace de Prince Charmant, de quête amoureuse, de méchante marâtre ou de vilain guerrier. Certes, les princesse Disney ont été modernisées, mais elles continuent à répondre rigoureusement à ces codes (notamment Raiponce). Pas Mérinda, une princesse inédite, flamboyante, mue par la simple volonté d’être elle-même, sans vraiment d’idéal. Elle est l’archétype de l’adolescente et Rebelle est en ça une formidable exploration des relations mère/fille, un axe creusé comme rarement dans un film d’animation.

L’audace du studio, peut-être moins évidente à repérer à la lecture du synopsis, est donc encore une fois parfaitement assumée, preuve en est, et sans en dire trop, la façon dont la magie est intégrée à l’histoire, créant des situations à la fois drôles, cocasses, tendres, mais aussi parfois déconcertantes.

Rebelle, en plus d’une petite merveille d’esthétisme et de technologie, est aussi une aventure assez euphorisante bien plus complexe que ce qu’elle en a l’air.
Et si ce 13ème long-métrage ne comptera peut-être pas parmi les chefs-d’œuvre de Pixar, il est encore tellement, tellement au dessus du lot…