De Cristian Mungiu
Avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carlehed
Chronique : Deuxième Palme d’Or du cinéaste roumain Cristian Mungiu, neuf ans après l’implacable 4 mois, 3 semaines, 2 jours, Fjord creuse la veine sociale de son cinéma tout en faisant intelligemment tanguer nos certitudes morales.
Bien plus complexe qu’une simple confrontation entre conservatisme et progressisme, le film oppose à l’intime la vie en collectivité. Fjord interroge en creux la difficulté à poser des limites, un cadre, qui puisse faire cohabiter la liberté individuelle et les lois de la cité, en particulier lorsqu’il s’agit de l’éducation des enfants.
Mungiu fait vaciller les convictions de son spectateur en intégrant simplement à son récit la variable de l’humain, le prémunisant de tout manichéisme.
Car si les Gheorghiu élèvent leurs enfants selon des préceptes religieux radicaux et un rigorisme légitimement questionnable (privation de leur libre arbitre, interdiction de la danse ou de la musique moderne…), voire condamnable (prosélytisme, barème de punitions corporelles, homophobie…), ils les aiment sincèrement et on ne peut s’empêcher de ressentir de l’empathie quand on leur retire leurs enfants. De même, l’Aide à l’Enfance intervient avec les meilleures intentions du monde, active des mécanismes nécessaires et salutaires qui ont prouvé leur efficacité dans la protection de l’enfance. Mais quand ces missions sont incarnées, elles sont susceptibles d’être parasitées par l’ego de leurs représentants, qui les pousse à s’ériger en sauveurs, parfois malgré ceux à qui ils pensent venir en aide. Le film montre certains intervenants développer le syndrome du personnage principal, occupant l’espace pour prôner une certaine pureté de pensée et des valeurs personnelles, aussi positives soient-elles, au détriment de la défense de la maltraitance infantile. Le mieux se pose alors en ennemi du bien.
La difficulté à communiquer naît aussi du choc culturel, qui se manifeste à l’évidence par le langage, mais surtout par les coutumes, les pratiques et les règles propres à chacun, bien souvent héritées de l’histoire même du pays d’où l’on vient. Si elles ne peuvent sûrement rien excuser ni justifier, elles peuvent aider à appréhender.
Mungiu floute ainsi les lignes et interdit tout jugement définitif. On regarde ce couple aux convictions et aux agissements profondément problématiques se débattre face à des accusations qu’ils ne comprennent pas, on navigue en permanence entre des sentiments contradictoires. Parce que leur histoire interpelle notre fibre humaniste, sociale et politique et interroge nos valeurs, elle nous oblige à faire un examen de conscience, à remettre en question nos biais de pensée, nos préjugés et nos idées préconçues. C’est inconfortable, mais dans le bon sens. Fjord n’est jamais binaire dans sa manière d’interroger la frontière entre le bien et le mal. Mungiu ne donne aucune leçon de morale et refuse soigneusement de livrer un avis péremptoire. Tout juste semble-t-il glisser quelques indices sur son propre positionnement au moment d’ouvrir son récit sur une scène finale aussi déroutante que poétique.
Cette richesse thématique et sociologique ne doit pas faire oublier la maestria de la mise en scène de Cristian Mungiu. Il saisit la beauté austère mais néanmoins fascinante de la Norvège pour en faire le décor de son film, donnant lieu à quelques tableaux splendides. Par l’alternance de plans fixes et de longs plans-séquence, mais aussi grâce à la multiplication des points de vue, il participe à renforcer l’implication de son spectateur dans le récit. Un récit passionnant et précis, ne laissant rien au hasard et nous offrant un grand film sur le doute, sur la vie en société(s).
Fjord est de ces œuvres dont on a immédiatement besoin de parler en sortant de la salle. C’est généralement la marque des grands films. Et des Palmes d’Or, quand elles se trouvent avoir concouru à Cannes.
Synopsis : Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle que les enfants Gheorghiu reçoivent de leurs parents pourrait en être la cause.









