Cinéma | SI TU PENSES BIEN – 15/20

De Géraldine Nakache
Avec Monia Chokri, Niels Schneider, Clémentine Célarié

Chronique : Le dernier film de Géraldine Nakache n’a rien d’une comédie. C’est un drame domestique éprouvant, qui vous garde en permanence sous tension et dont on sort lessivés.
La réalisatrice raconte l’histoire toxique qui va lier Gil à Jacques à travers un récit faisant l’aller-retour entre deux périodes, d’un côté les premiers mois de leur relation, scellés par la grossesse de Gil, et de l’autre le moment où Gil souhaite reprendre le travail cinq ans plus tard. Cette ellipse permet à Nakache de mettre en lumière les mécanismes de l’emprise et ses conséquences, mais aussi le chemin parcouru par celle qui en est victime.
La réalisatrice filme avec une clairvoyance et une précision épatante la manière dont un homme peut corrompre le sentiment amoureux pour prendre en otage une relation. On voit dans le regard et les attitudes de Gil des mécanismes de défense et d’isolement se mettre en place, vis-à-vis de ses proches ou dans son environnement professionnel. Si tu penses bien montre comment Jacques œuvre pour garder le contrôle, la plupart du temps de manière insidieuse : sa manière de souffler le chaud et le froid, d’humilier avant de cajoler, de se victimiser en permanence, de construire un sentiment de dépendance affective mutuelle, d’instrumentaliser leur enfant ou encore de sous-entendre sournoisement qu’il pourrait couper les vivres. S’il se garde bien de la frapper, la violence psychologique est tout aussi traumatisante, ce qui ressort très bien de dialogues et de situations très justes. On pense à cette scène révoltante à la maternité, ou encore lorsqu’après un geste brusque, Jacques hurle à Gil : « J’allais pas te frapper, imbécile ! ». Glaçant.
Jacques entretient également la dépendance de son épouse à travers une interprétation dévoyée de la religion (ici le judaïsme, mais cette histoire pourrait se décliner chez les catholiques ou les musulmans). Ce point est intéressant, car si la religion renforce le cadre patriarcal dans lequel Gil évolue (Géraldine Nakache, avec seulement une ou deux répliques, rend lumineuse la faible considération accordée à la parole des femmes), c’est aussi pour elle une source de réconfort et un salut potentiel, car c’est un monde dans lequel Jacques la laisse évoluer en (quasi) autonomie.
Monia Chorki porte dignement et magnifiquement le parcours de Gil sur ses épaules et rend grâce à sa résilience à travers son visage inquiet. Elle encaisse, cède parfois mais ne fait jamais de Gil une victime. Bien qu’elle montre ses faiblesses et les failles dans lesquelles Jacques s’engouffre, elle lui confère une forme de lucidité guerrière, comme pour expliquer que la volonté seule ne suffit pas pour s’en sortir et que la situation est bien plus complexe. Niels Schneider campe quant à lui un salop magnifique. Il avait déjà montré d’excellentes dispositions pour les rôles de pervers narcissique dans Un amour impossible ou la série D’argent et de sang, mais là, il est criant de vérité, c’en est troublant.
Géraldine Nakache dit avoir mûri et travaillé sur Si tu penses bien pendant plus de cinq ans. Ça se voit. Et se ressent. Son film est certes chargé mais jamais larmoyant, empreint de pudeur, de nuances et de vérité. Ce passage au drame est un très bel accomplissement

Synopsis : Lorsque Gil rencontre Jacques, leur amour est évident. Mais l’intensité des débuts laisse place à une relation où elle se sent de plus en plus enfermée, jusqu’à en perdre ses repères. Jacques la rassure : si elle pense bien, il ne lui arrivera que du bien. Peu à peu, Gil comprend le contrôle qu’il exerce sur sa vie…

Cinéma | L’INVITATION – 13/20

De Olivia Wilde
Avec Seth Rogen, Olivia Wilde, Penélope Cruz

Chronique : Seconde réalisation d’Olivia Wilde après le chaotique mais néanmoins intéressant Don’t Worry Darling, L’Invitation confirme que la comédienne possède un vrai talent de mise en scène. Elle y démontre un sens du rythme qui lui permet d’éviter l’écueil du théâtre filmé et fait preuve d’une vraie personnalité dans son montage, aussi inspiré qu’inventif.
Malgré la construction du film en huis-clos, Wilde trouve les angles, les jeux de caméra qui lui permettent de créer un mouvement permanent et de dynamiser son récit.
Pour le dynamiter, elle peut compter sur des dialogues incisifs et féroces qui lui permettent d’explorer plusieurs registres. Le scénario prend en effet parfois des chemins inattendus et creuse les traits de ses personnages au gré de leurs découvertes et de leurs interactions. L’hostilité initiale de Joe et le sens de l’hospitalité excessif d’Angela font progressivement place à la gêne puis à la curiosité au contact de leurs entreprenants voisins, avant de prendre un tour plus nostalgique et même un peu mélancolique. Joe est sans doute celui qui évolue le plus ce soir-là, confronté à son égoïsme, ses frustrations, ses contradictions et une attitude d’enfant gâté qui lui revient en pleine figure. C’est un registre dans lequel Seth Rogen excelle et il ne déçoit pas. Olivia Wilde en fait quant à elle des tonnes et donne de la consistance aux insécurités d’Angela, qui s’active en permanence comme si s’arrêter signifiait s’effondrer. Le couple de voisins est plus frontal (Penelope Cruz, magnifique de sensualité, Edward Norton joliment désabusé), et montre l’assurance et la transparence qui manquent à leurs hôtes, à travers leur sexualité libre et assumée mais aussi en dévoilant leurs failles. Cette rencontre provoque une sérieuse remise en question pour notre couple et fait progressivement évoluer leur regard sur leur relation. D’une piquante comédie de boulevard, L’Invitation se mue en réflexion douce-amère sur le mariage, sur ce qu’on a été et ce qu’on est devenu.
S’il est un poil trop long, le film est la plupart du temps très drôle, un peu kinky parfois, et finit même par être touchant. C’est aussi une belle démonstration des qualités de metteuse en scène d’Olivia Wilde et un formidable terrain de jeu pour quatre excellents comédiens.

Synopsis : Angela et Joe invitent leurs mystérieux nouveaux voisins du dessus à dîner. La soirée va alors rapidement faire voler en éclats toutes leurs certitudes.

Séries | SILO S3 – 16/20 | ALICE & STEVE – 14/20 | THE BEST IMMIGRANT – 13/20

SILO S3 (AppleTV) – 16/20 : Cette saison 3 sert de parfait rebond à Silo, dont la saison 2, un peu paresseuse, pouvait être poliment qualifiée de saison de transition. En divisant sciemment et équitablement le temps d’écran entre les deux timelines (la vie dans le silo 18 et ce qui semble être ses origines), la série se régénère et redevient éminemment addictive. La partie en flashbacks est bien plus intéressante qu’attendu, bien plus spectaculaire. L’arc principal reste l’histoire de Juliette, que le scénario a la bonne idée de ramener au Silo 18, mais cela donne l’impression de suivre deux séries simultanément, en sachant qu’elles finiront par se croiser à un moment donné. Silo devient alors une série bicéphale, un polar futuriste en même temps qu’un thriller politique.
Ses deux derniers épisodes proposent l’un des meilleurs twists sériels de ces dernières années, et promettent une 4ème et dernière saison explosive. Well done.

THE BEST IMMIGRANT (FranceTV) – 13/20 : The Best Immigrant pousse vraiment très loin les curseurs de la dystopie. La série décrit un monde où la Flandre a fait sécession et décrété la pureté territoriale : toute personne non née sur le territoire est arrêtée et déportée. Sauf, peut-être, l’heureux gagnant de la télé-réalité The Best Immigrant. Un jeu TV qui convoque les plus bas instincts de l’humanité, entre cynisme, humiliation et absence totale de compassion.
Sous ses airs de Black Mirror belge, le récit est peut-être un peu trop extrême pour être tout à fait réaliste, mais il atteint ce qui est sans doute son but : provoquer et faire réagir.
À défaut d’être totalement maîtrisée et souffrant d’un évident manque de moyens, The Best Immigrant questionne, et confirme le talent de Jennifer Heylen, déjà vue dans Oh, Otto!.

ALICE & STEVE (Disney+) – 14/20 : Une romcom au pitch original et piquant, qui voit deux amis quinquagénaires se déchirer lorsque Steve se met en couple avec la fille d’Alice. La méchanceté et la mesquinerie d’Alice est au niveau de sa déception et s’avère un excellent ressort de comédie. Si la série est centrée sur ce duo, elle ne néglige pas les autres rôles, tous bien écrits. Alice et Steve est une sorte de guerre des Rose entre amis, où l’amour et la rage cohabitent, où les pires crasses sont permises. C’est vraiment drôle, mais aussi parfois très triste, surtout lorsqu’on ressent l’affection derriere l’aigreur. On veut bien une saison 2 tiens.

Séries | TIP TOE – 16,5/20 | THE SHARDS – 12/20

TIP TOE (HBO) – 16,5/20 : Et maintenant, on en est où ? C’est un peu la question que semble poser Russell T Davies avec Tip Toe. Après avoir brillamment raconté la sortie du placard et l’émancipation des homos avec Queer as Folk, la résilience de la communauté face à l’épidémie dans le tragique et indispensable It’s a Sin, il tire le signal d’alarme et signe une grande série inquiète, qui rappelle que rien n’est acquis, loin de là.
À travers ce qui semble n’être qu’une querelle de voisinage, l’auteur va réveiller les traumas et les peurs oubliées tandis que les discours de haine refont surface de manière décomplexée. Alors que la communauté LGBT peut se penser désormais socialement assimilée (avec l’arrogance que cela peut parfois entraîner – Tip Toe adresse aussi la dépolitisation et l’essoufflement du combat militant), ses membres voient de nouveau dans les regards qu’ils croisent les biais, les préjugés et la stigmatisation. « Now I tip toe, just in case », énonce l’un des habitués du bar de Léo. Maintenant, on marche sur des œufs, on se fait discret, pour ne pas risquer une taloche, ou pire.
Tip Toe est une série à montrer à tous ceux qui lancent des « Rrho, c’est bon, les LGBT ont le mariage, l’adoption, ils ont l’égalité maintenant ». Oui, des droits ont été arrachés de haute lutte, mais ce n’est pas une fin en soi : ils restent constamment menacés. Et Davies de rappeler que le simple fait d’appartenir à cette communauté est par essence politique.
Dans sa forme, Tip Toe est moins glamour, moins pop bien sûr, moins festive que ses autres séries, notamment en raison de son sujet et de l’âge des personnages principaux, mais elle n’en est pas moins passionnante, dotée d’une intrigue prenante construite à rebours, qui lui donne des airs de thriller quasi horrifique, et bénéficie également d’un casting remarquable, Alan Cumming et David Morrissey en tête.
Elle assène un gros coup de poing dans la tronche, qui bouleverse, inquiète et met en colère. Très en colère.
On n’en sort pas indemne.

THE SHARDS (Disney+) – 12/20 : Libre adaptation du dernier roman simili-autobiograhique de Bret Easton Ellis, The Shards assume le style de l’auteur, qui raconte l’histoire du point de vue de son double, en misant sur une voix-off un peu envahissante..
La série n’est pas très subtile, et d’autres ont mieux capté qu’elle la vacuité de le jeunesse huppée de LA, mais elle a du style et une intrigue suffisament accrocheuse pour attirer l’attention. On remarque très vite la patte camp et foutraque de Ryan Murphy, qui filme avec ironie et glamour ces adolescents surprivilégiés, oisifs et arrogants se faire trucider par un sérial killer au son d’une musique électro-punk et des syntés pop. La série surfe sur la vibe 80’s avec gourmandise, captant un truc rétro plutôt sympa à suivre. Dommage que les personnages ne soient pas suffisament développés. On aperçoit des bribes de ce qu’aurait pu être The Shards, on se contentera de ce qu’elle est. Un bon divertissement qui se termine par ailleurs de manière ultra frustrante.

Cinéma | LA VIE D’UNE FEMME – 14/20

De Charline Bourgeois-Tacquet
Avec Léa Drucker, Mélanie Thierry, Charles Berling

Chronique : La Vie d’une Femme est le « Léa Drucker movie » de la rentrée. On peut définir le genre comme un drame social, généralement humaniste, où l’actrice endosse le costume d’une profession bien identifiée (flic, avocate, prof…). La Vie d’une Femme entre dans la catégorie du film médical, avec une pointe de comédie romantique. Mais ne voyez aucun snobisme ni moquerie dans cette appellation, au contraire. Le « Léa Drucker movie » est une sorte de label et le plus souvent un gage de qualité. Le film de Charline Bourgeois-Tacquet ne déroge pas à la règle.
La comédienne campe avec son habituelle intelligence et un naturel épatant, Gabrielle, une chirurgienne bourreau de travail, ambitieuse par convenance plus que par conviction, qui a toujours fait passer les besoins de ses proches et le serment d’Hippocrate avant ses propres désirs. Elle va sentir son cœur palpiter un peu plus vite que d’habitude lorsqu’une écrivaine venue l’observer à l’hôpital pour son prochain livre lui fait des avances. Cette situation insensée pour elle va la déconcerter, la déstabiliser, tout le sujet du film étant de savoir si elle va finir par céder à ce trouble inédit.
La réalisatrice déploie une mise en scène au réalisme brut, sa caméra filmant au plus près son actrice principale, mais traversée parfois de moments très poétiques, comme cette scène de flirt intense dans un appartement transformé en scène de ballet, ou lors d’une pause romantique dans les montagnes italiennes. La structure en courts chapitres permet d’appréhender et de justifier les ellipses du scénario, et confère au récit une certaine harmonie, que de très jolies chansons en guise de bande-son renforcent. Elle rythme aussi l’intrigue en son cœur, le rapprochement professionnel, affectif et finalement charnel entre Gabrielle et Frida, une belle histoire d’éveil à une nouvelle sensualité, déroulée naturellement et sans à-coup malgré le bouleversement intime qu’elle implique.
Léa Drucker et Mélanie Thierry l’incarnent avec une passion simple et une justesse d’interprétation ne souffrant d’aucune contestation. On y croit. Drucker est de bout en bout magistrale, ce qui est tout sauf surprenant, que ce soit dans la découverte de cet élan amoureux inédit ou dans son rôle de Cheffe de service à l’hôpital.
La Vie d’une Femme est un portrait délicat, pointu et nuancé, très ancré dans son époque et incarné avec maestria.
Eh oui, on aime beaucoup les « Léa Drucker movies » par ici 😉

Synopsis : Gabrielle se consacre corps et âme à son métier. Chirurgienne et cheffe de service dans un hôpital public, elle court et se démultiplie, assaillie de responsabilités. Il lui reste peu de temps pour sa vie privée — un mari qui l’aime et une mère dont elle doit s’occuper. Lorsqu’une romancière vient passer quelques semaines dans son service pour les besoins d’un livre, son équilibre vacille. Dans le quotidien que Gabrielle s’est construit, y a-t-il de la place pour l’inattendu ?

Cinéma | FJORD – 16,5/20

De Cristian Mungiu
Avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carlehed

Chronique : Deuxième Palme d’Or du cinéaste roumain Cristian Mungiu, neuf ans après l’implacable 4 mois, 3 semaines, 2 jours, Fjord creuse la veine sociale de son cinéma tout en faisant intelligemment tanguer nos certitudes morales.
Bien plus complexe qu’une simple confrontation entre conservatisme et progressisme, le film oppose à l’intime la vie en collectivité. Fjord interroge en creux la difficulté à poser des limites, un cadre, qui puisse faire cohabiter la liberté individuelle et les lois de la cité, en particulier lorsqu’il s’agit de l’éducation des enfants.
Mungiu fait vaciller les convictions de son spectateur en intégrant simplement à son récit la variable de l’humain, le prémunisant de tout manichéisme.
Car si les Gheorghiu élèvent leurs enfants selon des préceptes religieux radicaux et un rigorisme légitimement questionnable (privation de leur libre arbitre, interdiction de la danse ou de la musique moderne…), voire condamnable (prosélytisme, barème de punitions corporelles, homophobie…), ils les aiment sincèrement et on ne peut s’empêcher de ressentir de l’empathie envers eux quand on leur retire leurs enfants. De même, l’Aide à l’Enfance intervient avec les meilleures intentions du monde, active des mécanismes nécessaires et salutaires qui ont prouvé leur efficacité dans la protection de l’enfance. Mais quand ces missions sont incarnées, elles sont susceptibles d’être parasitées par l’ego de leurs représentants, qui les pousse à s’ériger en sauveurs, parfois malgré ceux à qui ils pensent venir en aide. Le film montre certains intervenants développer le syndrome du personnage principal, occupant l’espace pour prôner une certaine pureté de pensée et des valeurs personnelles, aussi positives soient-elles, au détriment de la défense de la maltraitance infantile. Le mieux se pose alors en ennemi du bien.
La difficulté à communiquer naît aussi du choc culturel, qui se manifeste à l’évidence par le langage, mais surtout par les coutumes, les pratiques et les règles propres à chacun, bien souvent héritées de l’histoire même du pays d’où l’on vient. Si elles ne peuvent sûrement rien excuser ni justifier, elles peuvent aider à appréhender.
Mungiu floute ainsi les lignes et interdit tout jugement définitif. On regarde ce couple aux convictions et aux agissements profondément problématiques se débattre face à des accusations qu’ils ne comprennent pas, on navigue en permanence entre des sentiments contradictoires. Parce que leur histoire interpelle notre fibre humaniste, sociale et politique et interroge nos valeurs, elle nous oblige à faire un examen de conscience, à remettre en question nos biais de pensée, nos préjugés et nos idées préconçues. C’est inconfortable, mais dans le bon sens. Fjord n’est jamais binaire dans sa manière d’interroger la frontière entre le bien et le mal. Mungiu ne donne aucune leçon de morale et refuse soigneusement de livrer un avis péremptoire. Tout juste semble-t-il glisser quelques indices sur son propre positionnement au moment d’ouvrir son récit sur une scène finale aussi déroutante que poétique.
Cette richesse thématique et sociologique ne doit pas faire oublier la maestria de la mise en scène de Cristian Mungiu. Il saisit la beauté austère mais néanmoins fascinante de la Norvège pour en faire le décor de son film, donnant lieu à quelques tableaux splendides. Par l’alternance de plans fixes et de longs plans-séquence, mais aussi grâce à la multiplication des points de vue, il participe à renforcer l’implication de son spectateur dans le récit. Un récit passionnant et précis, ne laissant rien au hasard et nous offrant un grand film sur le doute, sur la vie en société(s).
Fjord est de ces œuvres dont on a immédiatement besoin de parler en sortant de la salle. C’est généralement la marque des grands films. Et des Palmes d’Or, quand elles se trouvent avoir concouru à Cannes.

Synopsis : Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle que les enfants Gheorghiu reçoivent de leurs parents pourrait en être la cause.

Séries | PROUD – 16,5/20 | HOUSE OF THE DRAGON S3 – 16/20 | HALF MAN – 11/20

PROUD (HBO) – 16,5/20 : On comprend assez vite pourquoi le jury de Series Mania a récompensé cette série polonaise de deux de ses plus prestigieux prix (Grand Prix international et meilleur acteur). Au-delà de la force de son sujet, Proud est le portrait subtil, nuancé et remarquablement bien construit d’un jeune homme queer confronté à un changement de vie radical, qu’il peut choisir d’embrasser ou non.
C’est l’histoire de Filip, un petit con brûlant la vie par les deux bouts, qui se prend un mur en pleine figure avec la mort de sa sœur, qui élevait seule sa fille encore bébé. Le père de l’enfant ne l’ayant jamais reconnue, Filip décide de l’adopter plutôt que de la confier à une famille d’accueil. Il va très vite se heurter à ses propres limites et à l’homophobie crasse encore très présente dans le pays (on a souvent les poings qui se crispent et le cœur noué).
La réalisation est fluide, vivante, et se permet même quelques effets narratifs accrocheurs (l’épisode 6). La série est forcément politique, mais jamais militante. Elle sait se faire tendre, émouvante, sans jamais être dans le déni de la dureté de la réalité.
Filip gagne en profondeur au fil des épisodes et s’impose comme l’un des personnages gays les plus intéressants vus récemment à la télévision. Son évolution est cohérente, touchante, jamais idéalisée. Ils se font de plus en plus rares à l’écran, il est primordial de les chérir et de les protéger.

HOUSE OF THE DRAGON S3 (HBO) – 16/20 : Cette nouvelle saison démarre de manière dantesque, par la bataille épique et dévastatrice qu’annonçait le final de la saison 2. Si tous les épisodes ne sont évidemment pas aussi spectaculaires, la production value reste impressionnante, en particulier lorsque les dragons apparaissent, avec un vrai glow up par rapport à Game of Thrones.
Il n’y a pas vraiment de creux dans l’intrigue, la série a toujours quelque chose à raconter. Et son ADN est respecté : aucun personnage n’est vraiment certain d’être encore vivant dans l’épisode suivant, quel qu’il soit. Les combats sont brutaux et intenses, la mise en scène toujours très graphique. La quête du Trône de Fer et la guerre fratricide entre les héritiers Targaryen pour la couronne des Sept Royaumes est passionnante, mais étrangement et heureusement assez facile à suivre. Les alliances et les stratégies entre les maisons se mettent assez naturellement en place. Du très grand spectacle, dominé par la performance magistale d’Emma d’Arcy. L’évolution de Rhaenyra, reine contestée, de plus en plus paranoïaque et au jugement altéré par le pouvoir, est fascinante.
Tout est en place pour une dernière saison qui s’annonce mémorable. Il va simplement falloir s’armer de patience : elle n’est pas attendue avant 2028.

HALF MAN (HBO) – 11/20 : Après le phénomène Mon Petit Renne, Richard Gadd signe une nouvelle série tout aussi malaisante. Il raconte la relation toxique entre Niall, jeune homme réservé et timide, et Ruben, personnage brutal et colérique, forcés de cohabiter à l’adolescence. Half Man est construit en flash-back, le mariage de Niall servant de fil rouge pour remonter le temps, de leur adolescence à ces noces auxquelles Ruben n’est visiblement pas le bienvenu. La série est très sombre, l’ambiance glauque, l’atmosphère pesante. Il n’y a pas une once de lumière ou d’espoir qui en émane. Cela pourrait fonctionner si on ne se posait pas constamment la question de la crédibilité de l’histoire. Le personnage de Ruben est trop excessif, violent, c’est un fou furieux. On comprend donc mal l’emprise, pourquoi Niall ne fuit pas, mais insiste et s’enferme dans cette relation (hormis qu’il n’y aurait pas de série sinon…). Trop de réactions n’ont pas de sens, celles de Niall, mais pas que (les petites amies, la justice…). Et les révélations du dernier épisode ne convainquent pas. Half Man est une série d’atmosphère qui explore de manière radicale la masculinité toxique, et c’est perturbant à souhait, mais Gadd pousse les curseurs beaucoup trop loin, au prix de la crédibilité de son histoire.

Cinéma | DE LA COMÉDIE FRANÇAISE – 16/20

De Martin Darondeau, Bertrand Usclat
Avec Pauline Clément, Laurent Stocker, Julien Frison

Chronique : Plongée truculente et trépidante dans les coulisses « du Français » un jour de première, De La Comédie Française est une courte parenthèse cinématographique (1h15) drôle et joyeuse, une petite bulle de fraîcheur en cet été caniculaire.
Remarquablement bien réalisée, notamment lors de quelques plans séquences bien sentis, la comédie repose sur une mise en scène menée tambour battant, vive et ingénieuse, et un rythme qui ne faiblit jamais, sans pour autant épuiser le spectateur. C’est frénétique, certes, mais pas hystérique, les réalisateurs Bertrand Usclat et Martin Darondeau s’appuyant sur un montage au cordeau pour parfaitement orchestrer le chaos.
Dialogues incisifs, personnages parfaitement croqués et immédiatement identifiables, comique de répétition bien exploité, on retrouve la patte de Darondeau et Usclat, auteurs de la pastille humoristique Broute qui détournait les clichés de notre époque et moquait ses travers avec élégance (en étant parfois en dessous de la réalité !).
Au-delà de la pure comédie, De La Comédie Française célèbre aussi l’esprit collectif qui anime la troupe et transcende les individualités. Quels que soient les conditions, les avaries rencontrées, les problèmes personnels de chacun, la pièce doit aller au bout, on n’annule pas au Français. Chaque minute du film crie son amour du théâtre et du spectacle vivant. Il peut pour cela compter sur des comédiens issus de la Maison de Molière créée il y a plus de quatre siècles. Ils ne jouent pas leur propre rôle, mais sans doute ceux de comédiens ou de techniciens qu’ils ont côtoyés. L’homogénéité et l’excellence des performances sautent aux yeux, leur complicité est évidente. Ils s’amusent autant qu’ils font honneur à la qualité d’écriture du scénario. On peut citer Marina Hands, Laurent Stocker, Julien Frison, Adeline D’Hermy ou les participations remarquées de Guillaume Gallienne et Benjamin Lavernhe, mais c’est Pauline Clément qui marque véritablement les esprits. Dans le costume de cette metteuse en scène à l’apparente fragilité, débordée par les catastrophes qui s’abattent sur son Macbeth à quelques heures de l’ouverture du rideau, elle crève l’écran et prend son autonomie après avoir longtemps été la sidekick d’Usclat. César worthy.
À sa manière, De La Comédie Française dévoile un peu des secrets de l’institution tout en la désacralisant malicieusement. Un irrésistible bonbon qui vous laissera le sourire aux lèvres.

Synopsis : Dans 3 heures, Nina dévoile sa première mise en scène à la Comédie-Française. Mais dans l’agitation des dernières répétitions, rien ne se passe comme prévu : retards, coups de stress, problèmes techniques et problèmes d’égo secouent la troupe. Pourtant, Nina n’a pas d’autre choix que d’aller jusqu’au bout car s’il y a bien une règle d’or à la Comédie-Française, c’est qu’on n’annule pas. Commence alors une course contre la montre pour sauver la représentation.

Séries | WIDOW’S BAY – 15/20 | THE BEAR S5 – 14/20 | FROM S4 – 14,5/20

WIDOW’S BAY (AppleTV+) – 15/20 : Widow’s Bay est une excellente surprise, brillant autant par la qualité de sa production que par le mélange de genres détonnant qu’elle nous offre. Comédie, thriller, film d’épouvante et de fantômes, Widow’s Bay navigue habilement entre ces différents registres.
On y découvre un humour noir irrésistible, incarné par l’excellent Matthew Rhys (The Americans, The Beast in Me), et sublimé par le personnage aussi horripilant que touchant de Patricia (Kate O’Flynn).
Il y a un petit côté Shining décalé dans Widow’s bay, c’est parfois complètement absurde, mais ça marche.
Une série grotesque et terrifiante. C’est un grand oui.

THE BEAR S5 (Disney+) – 14/20 : En renouvelant peu ses enjeux, la série a, au fil des années, progressivement perdu de son intérêt.
Cette ultime saison tourne sérieusement en rond dans ses premiers épisodes, tout juste électrisée par un orage démentiel aux airs de catastrophe divine (mais le chaos étant la marque de fabrique de The Bear, on n’est pas vraiment dépaysé). Heureusement, lorsqu’il s’agit, à mi-parcours, de dresser les tables et de servir les clients dans des conditions dantesques, The Bear nous rattrape par le colback puis délivre son moment signature, l’épisode frénétique et virtuose qui vous cloue le bec (bizarrement absent de la saison 4), signant peut-être l’un des meilleurs de la série, aussi intense qu’émouvant. Le final qui suit, plus nostalgique, fait la part belle aux comédiens, leur offrant une jolie sortie méritée.

FROM S4 (Paramount+) – 14,5/20 : From confirme qu’elle est redoutablement bien construite. Quelles que soient les réserves sur la qualité des dialogues, le jeu parfois outrancier de ses acteurs et les effets de mise en scène occasionnellement ridicules, elle nous tient en haleine par je ne sais quel sortilège.
Le scénario de cette avant-dernière saison trouve un bel équilibre entre offrir une résolution, même partielle, à d’anciens mystères et en introduire de nouveaux. Il présente par ailleurs un bad guy absolument détestable, donc génial.
La mythologie de Fromville s’épaissit d’un côté tout en s’éclaircissant de l’autre, cette quatrième saison s’achevant sur de nombreuses situations laissées en suspens. Mais on sent que la fin est proche et qu’on devrait enfin avoir les réponses à nos questions. L’attente risque en revanche d’être longue jusqu’à cette cinquième et dernière saison.

Cinéma | L’ODYSSÉE – 16/20

De Christopher Nolan
Avec Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway

Chronique : Christopher Nolan est toujours parvenu à faire en sorte que sa vision, son imaginaire, s’imposent au matériel dont il s’empare, aussi complexe soit-il. De Memento à Oppenheimer, en passant par Insomnia, Interstellar, Dunkerque ou Inception, il résulte de la plupart des projets Nolaniens une œuvre unique, puissante et mémorable.
En se frottant à L’Odyssée d’Homère, le réalisateur anglais prend le risque de froisser à la fois les spécialistes de l’œuvre elle-même et les historiens de la Grèce antique, tout en titillant une frange réactionnaire et anonyme sur les réseaux sociaux (ça n’a pas manqué).
Loin d’être intimidé, il prend le sujet à bras-le-corps et y insuffle son style opératique, la rigueur de son écriture, tout en restant fidèle au récit légendaire et en s’aventurant sur un terrain de jeu inédit. Grâce à un imparable sens de la narration, Nolan livre une fresque grandiose, un péplum massif et monumental.
Il déroule un récit construit tel un patchwork temporel, faisant constamment des bonds dans l’espace et le temps sans que jamais la compréhension de l’intrigue ne soit mise à mal. Il le doit à l’extraordinaire fluidité de sa mise en scène et à la malice de son montage, brillant et d’une grande intelligence.
On suit avec une attention égale le quasi huis-clos montrant la ronde des prétendants gravitant autour de Pénélope et menaçant Télémaque à Ithaque, 20 ans après le départ d’Ulysse, le long périple forcément épique du héros pour rejoindre son royaume après avoir conquis Troie, sa « captivité » auprès de Calypso à la fin de celui-ci, et la bataille de Troie, elle -même découpée en plusieurs segments. Nolan parvient même à intégrer un petit twist à son scénario (on ne se refait pas) une fois que toutes ces temporalités se seront croisées et rejointes dans un final brutal.
Ce découpage est particulièrement ingénieux car au-delà du fait qu’il ne nous perd ni ne nous ennuie jamais, il met autant en valeur les performances des comédiens en leur permettant de creuser leurs personnages, que l’ampleur de l’imposante direction artistique de Nolan. Le choix créatif de privilégier les décors naturels aux fonds verts contribue largement à l’adhésion du spectateur, mais le réalisateur embrasse aussi pleinement la part fantastique du récit mythologique, une première pour lui, flirtant même avec l’horreur dans l’effrayante scène du Cyclope. Toutes ces escales et les épreuves qu’il y affronte (les géants, Circé – meilleure scène du film, les sirènes, Charybde et Scylla, les Enfers….) sont traitées avec une part de mysticisme (qui peut parfois se travestir en divin) tout en gardant une fort ancrage au réel. Le lyrisme de la mise en scène est appuyé par la bande son vrombissante et entêtante de Ludwig Göransson.
En revêtant la tenue d’Ulysse, Matt Damon endosse sans doute le rôle d’une vie. Le comédien traduit admirablement le sens du sacrifice (le sien et celui de ses hommes), mais plus important encore, le poids de la culpabilité, malgré son devoir accompli (une idée que l’on retrouve régulièrement dans la filmographie de Nolan). On le voit s’abîmer, se tasser, porter sa légende en fardeau.
Pas « heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage », donc… car L’Odyssée est surtout un film de guerre, ou plutôt un film sur les conséquences de la guerre, mortifères, même pour ceux qui triomphent, charriant son lot de traumas sur des générations. Le reste du casting est bien mieux qu’une juxtaposition de stars, chacun incarnant avec conviction et talent son personnage. Anne Hathaway, en Pénélope déterminée et stratège dans l’attente du retour de son époux, a une place au moins aussi importante que le Ulysse de Damon, Tom Holland, tout en sobriété et en gravité, démontre qu’il est un excellent acteur à ceux qui ne l’ont vu que dans Spider-Man (regardez The Crowded Room ou Le Diable, Tout le temps) et Pattison excelle en salopard conspirateur et pleutre (sa carrière prend vraiment une jolie tournure depuis qu’il a arrêté de vouloir être séduisant). Dans des rôles secondaires, John Bernthal, Charlize Theron, Lupita Nyong’o, Zendaya, Samantha Norton ou encore John Leguizamo font valoir leur charisme et apportent leur écot à cet imposant ensemble.
Les seuls reproches qu’on pourrait faire à L’Odyssée sont un léger manque d’émotion, elle n’émerge que dans le dernier tiers, et une sagesse, voire une pudeur excessive lorsqu’il s’agit de faire interagir ses personnages. Si elle s’entend sur ses films conceptuels, cette retenue sied moins à L’Odyssée où le rapport au corps est essentiel et où la dimension charnelle de l’histoire peut difficilement être ignorée.
Ces rares écueils ne sauraient néanmoins remettre en cause l’énorme morceau de cinéma qu’est L’Odyssée.
S’il ne détrône pas Inception, Dark Knight et Memento de mon panthéon Nolan, il se trouve en bonne place à côté d’Interstellar et de Tenet.
En ajoutant une nouvelle œuvre majeure à sa filmographie, et pas la moins risquée, le réalisateur anglais continue ainsi d’écrire sa propre mythologie.

Synopsis : L’Odyssée est une épopée mythique tournée à travers le monde qui suit le retour d’Ulysse vers Ithaque.