JUSTE LA FIN DU MONDE – 16/20

Juste La Fin Du Monde : AfficheDe Xavier Dolan
Avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Léa Seydoux, Vincent Cassel, Marion Cotillard

Chronique : Juste la fin du monde est un film mal aimable, âpre, oppressant, mais il nous prend aux tripes comme rarement. Si le malaise y est permanent, il nous pousse à ne jamais quitter des yeux chacun des membres de cette famille, à scruter la façon dont ils interagissent entre eux, à se questionner sur les raisons de leurs fâcheries, de leurs secrets. Alors oui, ça gueule sans s’écouter, l’hystérie gagne parfois, mais à aucun moment on ne se dit que c’est injustifié (ce qui était la limite de Mommy à mon sens). L’intensité ne faiblit jamais, c’est irrespirable, mais tout le talent de Dolan est de ne jamais nous détourner de ses personnages. Juste la fin du monde, c’est indéniablement lui, à la fois agaçant (un peu) et séduisant (beaucoup), baroque (certainement). Sa réalisation entièrement tournée vers ses acteurs laisse néanmoins peu de place aux effets pops et esthétisants qui magnifiaient les Amours Imaginaires ou Laurence Anyways, mais révèle une nouvelle fois sa remarquable direction d’acteurs.
Ses personnages parlent beaucoup (et bien, très joli travail d’adaptation), souvent en même temps, souvent fort, mais ils restent audibles. Ils ne s’écoutent pas, mais on les entend. Dolan cerne et traduit formidablement bien cette incapacité à communiquer qui cristallise toutes les tensions. Il la met au cœur de son film, chacun s’en accommodant comme il peut. En parlant beaucoup, en s’énervant, en hurlant, en se taisant, en pleurant…
S’il s’agit bien de l’adaptation d’une pièce, on est très loin du théâtre filmé, on en est même à l’opposé puisque le jeune réalisateur capte tout ce qu’on ne peut pas voir au théâtre. La peur ou un regret dans un regard, une épaule qui se détourne, une larme qui point… Sa caméra tourne autour des corps et scrute les visages, au plus près. Ils disent tant…
Dans le chaos que le retour de Louis provoque, Gaspar Ulliel trimballe son regard triste, son teint diaphane et ses longs silences, beau et bouleversant. La complicité immédiate et maladroite qui naît de la relation entre son personnage et celui de la fragile belle-sœur qu’interprète Marion Cotillard (une nouvelle fois au-delà de la justesse) donne ses plus beaux moments au film, feutrés et discrets mais déchirants. A l’opposé, la mère (Nathalie Baye, joliment investie) parle tant qu’elle peut pour éviter les silences, fait les questions et les réponses, alors que le frère et la sœur crient, gueulent et s’engueulent (Cassel et Seydoux très bons également, oui).
Si les dialogues se construisent essentiellement sur l’ellipse et les non-dits, ils sont suffisamment parlants pour que les performances physiques des acteurs finissent de compléter notre compréhension des interactions entre leurs personnages.
C’est la grande réussite de Dolan, insérer une fulgurante et poignante émotion dans ce dîner de famille apocalyptique en s’appuyant sur chacun des membres qui la constitue.
C’est épuisant, fatiguant mais traversé par une force et un souffle romanesque qui s’avèrent terrassant.
Alors oui, le style fait forcément débat et il n’est pas étonnant que le film ait de farouches détracteurs. C’est le jeu… Dolan aurait aussi pu se passer de certaines séquences en flash-back qui n’apportent pas grand-chose. Ça lui aurait permis de consolider un parti-pris de réalisme et d’immersion assez nouveau pour lui (peut-être entraperçu dans Tom à la ferme) et qui lui va plutôt très bien.
Mais lorsqu’un film vous serre le cœur à ce point et vous fout les larmes aux yeux, c’est que son metteur en scène sera parvenu à accomplir la mission qu’il s’est fixé en se mettant derrière une caméra, parler à ceux qui seront devant leur écran, les toucher.
On ressort de Juste la fin du Monde les jambes flageolantes et le regard embrumé. On peut dire que la mission est accomplie.

Synopsis : Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine.
Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles, et où l’on dit malgré nous les rancœurs qui parlent au nom du doute et de la solitude.

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VICTORIA – 15/20

 

Victoria : Affiche

De Justine Triet
Avec Virginie Efira, Vincent Lacoste, Melvil Poupaud

Chronique : Sensation indé de cette rentrée, Victoria mérite pleinement le good buzz inspiré aux médias et l’excellent accueil public. Parce que la comédie de Justine Triet est foncièrement enthousiasmante, fraîche et pleine d’esprit. Tantôt très terrestre, tantôt décalé, léger mais flirtant souvent avec une certaine mélancolie, Victoria trouve un équilibre assez haut perché, à des hauteurs où peu de comédies françaises peuvent se prévaloir de naviguer.
Servie par des dialogues brillants, inspirés mais jamais prétentieux, la simplicité de la mise en scène ne fait que renforcer l’efficacité d’un montage tranchant, composé des séquences courtes qui font presque systématiquement mouche. Grâce aussi (et surtout), à l’abattage comique assez stupéfiant de Virgine Efira, drôle en permanence, désarmante de beauté, délicieusement burlesque. L’actrice belge accroche la caméra comme personne, qui le lui rend bien.
On l’aime, c’est tout. Et le plus insensé, c’est qu’elle donne l’impression de n’avoir rien fait pour ça…

Synopsis : Victoria Spick, avocate pénaliste en plein néant sentimental, débarque à un mariage où elle y retrouve son ami Vincent et Sam, un ex-dealer qu’elle a sorti d’affaire. Le lendemain, Vincent est accusé de tentative de meurtre par sa compagne. Seul témoin de la scène, le chien de la victime.
Victoria accepte à contrecœur de défendre Vincent tandis qu’elle embauche Sam comme jeune homme au pair. Le début d’une série de cataclysmes pour Victoria.

FRANTZ – 13/20

Frantz : AfficheDe François Ozon
Avec Pierre Niney, Paula Beer, Ernst Stötzner

Chronique : François Ozon ne fait jamais deux fois le même film. Il est en quête permanente d’un nouvel angle, d’un nouveau genre à explorer. C’est souvent réussi, même s’il peut parfois s’égarer. Frantz ne fait pas exception, le réalisateur surprend encore en s’attaquant à ce qui s’apparente à un drame historique en costume, filmé en noir et blanc et narré en deux langues, le français et l’allemand. Un chouilla austère à priori, et on ne peut plus éloigné de son dernier film, Une nouvelle amie.
Mais comme à son habitude, le réalisateur nous emmène pas forcément où l’on pensait aller. Alors que les motivations d’Adrien semblent être au cœur de l’intrigue, elles sont finalement assez vite dévoilées, et Ozon de donner à son film une toute autre orientation, un temps déroutante, avant qu’elles ne s’imposent naturellement à nous. Pierre Niney est au centre de la première partie du film. S’il excelle lorsque le mystère plane autour de lui, jouant habilement de son ambiguë timidité, il n’est pas forcément très à son aise lorsque son personnage se livre, son jeu apparaissant presque anachronique au regard du classicisme de la mise en scène. Mais c’est la révélation Paula Beer qui porte le film, en particulier la seconde moitié, qu’elle parcoure avec délicatesse, talent et détermination. Son interprétation tout en subtilité se marie parfaitement avec la réalisation de Ozon, qui use d’un classieux noir et blanc qu’il ne délaisse que sporadiquement comme autant de notes d’espoir. Une mise en scène délicate rendant justice à un sujet complexe, les ressentiments de l’après-guerre, et lui conférant une très forte dimension humaine. Elégant.

Synopsis : Au lendemain de la guerre 14-18, dans une petite ville allemande, Anna se rend tous les jours sur la tombe de son fiancé, Frantz, mort sur le front en France. Mais ce jour-là, un jeune Français, Adrien, est venu se recueillir sur la tombe de son ami allemand. Cette présence à la suite de la défaite allemande va provoquer des réactions passionnelles dans la ville.

DIVINES – 14/20

Divines : AfficheDe Houda Benyamina
Avec Oulaya Amamra, Déborah Lukumuena, Kevin Mischel

Chronique :Divines est un concentré d’énergie et de générosité, une première œuvre pleine, riche et touchante, une fable parfois maladroite mais indiscutablement sincère.
Pour son premier film, Houda Benyamina parle de misère sans misérabilisme, ne verse pas dans le propos politique mais assène un discours féministe bien senti car non forcé. Son film n’est pas un film sur la banlieue et ne s’en réclame jamais. La réalisatrice s’appuie simplement sur ce qu’elle représente pour en faire le décor triste d’une enthousiasmante histoire d’amitié entre deux gamines ambitieuses et déterminées à s’en sortir. La jeune femme démontre par ailleurs de jolies aptitudes à la mise en scène, se permettant quelques embardées poétiques réussies (une virée virtuelle en Ferrari en Thaïlande, une danse improvisée dans un supermarché désert…) et impose un style beaucoup plus subtil que son intervention cannoise aurait pu le laisser penser !
Alors oui, il y a des maladresses, des invraisemblances, un peu de naïveté aussi. Certes la dernière partie qui lorgne sur le thriller est plus faible et alourdit le tout. Mais Divines fait preuve d’une telle vitalité qu’on pardonne assez facilement ses défauts. Surtout, il révèle deux actrices à tomber, et en particulier l’éclatante Oulaya Amamra. Il est rare de quitter un film avec l’impression d’avoir assisté à la naissance d’une future grande. Mais la jeune actrice fait preuve d’une telle maturité, d’un tel aplomb, d’une telle facilité, qu’on sait très rapidement qu’on est devant un phénomène. On devine, devant la richesse de son interprétation, qu’elle peut tout jouer. C’est rare. Elle est la divine étoile du film.

Synopsis : Dans un ghetto où se côtoient trafics et religion, Dounia a soif de pouvoir et de réussite. Soutenue par Maimouna, sa meilleure amie, elle décide de suivre les traces de Rebecca, une dealeuse respectée. Sa rencontre avec Djigui, un jeune danseur troublant de sensualité, va bouleverser son quotidien.

L’ECONOMIE DU COUPLE – 14,5/20

L'Economie du couple : AfficheDe Joachim Lafosse
Avec Bérénice Bejo, Cédric Kahn, Marthe Keller

Chronique : Avec ce titre qui ressemble à un intitulé de thèse universitaire, Joachim Lafosse annonce la couleur. Son Economie du Couple est âpre, intime, sec et brutal. La radiographie frontale d’un couple en phase terminale. En disséquant le quotidien de Marie et Boris, obligés de cohabiter pour des raisons financières et pris au piège d’un mariage qui n’est plus qu’agacements et détestation, le réalisateur ne se contente pas de dépeindre la déliquescence d’une relations, mais il confère à son récit une dimension sociale, sans forcer le trait. Même se séparer est plus simple quand on a de l’argent…
Cela pourrait être plombant, caricatural, ça ne l’est absolument pas. Tout sonne juste, tout fait vrai.
« Pourtant je l’aimais », dira Marie à ses amis dans un sanglot. Sans rien en dire, Lafosse suggère la passé du couple, on devine les étapes franchies et les épreuves traversées pour en arriver là, cette situation inextricable où tout devient compliqué, garder ses nerfs, faire bonne figure devant les enfants. Ce qui se passe sous nos yeux est à la fois terriblement banal et infiniment douloureux.
On pourra reprocher au film quelques longueurs, il a sans doute vingt minutes de trop, mais il est formidablement porté par un duo d’acteur d’une remarquable authenticité, au service de personnages à la fois complexes, entiers et ordinaires. Bérénice Béjo se construit au passage une carrière étonnante. Délaissant depuis quelques années la comédie, genre qui l’a fait connaître (Meilleur Espoir, OSS, The Artist…), elle se révèle en grande actrice dramatique, précise et émouvante. Après le Passé, L’Economie du Couple renforce sa légitimité et justifie cette émancipation radicale qui force le respect.

Synopsis : Après 15 ans de vie commune, Marie et Boris se séparent. Or, c’est elle qui a acheté la maison dans laquelle ils vivent avec leurs deux enfants, mais c’est lui qui l’a entièrement rénovée. A présent, ils sont obligés d’y cohabiter, Boris n’ayant pas les moyens de se reloger. A l’heure des comptes, aucun des deux ne veut lâcher sur ce qu’il juge avoir apporté.