12 YEARS A SLAVE – 16/20

12 Years A SlaveRéalisé par Steve McQueen (II)
Avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender, Benedict Cumberbatch

Synopsis : Les États-Unis, quelques années avant la guerre de Sécession.
Solomon Northup, jeune homme noir originaire de l’État de New York, est enlevé et vendu comme esclave.
Face à la cruauté d’un propriétaire de plantation de coton, Solomon se bat pour rester en vie et garder sa dignité.
Douze ans plus tard, il va croiser un abolitionniste canadien et cette rencontre va changer sa vie…

Avis : En seulement 3 films et autant de réussites indiscutables, l’anglais Steve McQueen aurait déjà presque fait oublier qu’il partageait son patronyme avec une légende Hollywoodienne. Plus sérieusement, il dépasse aujourd’hui largement le statut de talent prometteur, et s’impose naturellement comme une des grandes figures des réalisateurs contemporains, de ceux qui comptent de par leur singularité, l’excellence et la constance de leur cinéma. Si le style de 12 Years a Slave apparaît plus académique que le phénoménal Hunger et le brûlant Shame, son identité est tout aussi affirmée et s’applique parfaitement à l’effroyable destin de Solomon, symbole de la souffrance et de l’injustice vécues par tout un peuple. Le cinéma de McQueen est brutal, confronte le spectateur à la violence des corps et des âmes sans ménagement. Il n’hésite pas à montrer l’horreur de l’esclavagisme, les coups, la torture, mais jamais avec complaisance. Comme dans ces précédents films, le traitement est presque clinique. Sa caméra est souvent immobile, imposant de longs plans séquences où les acteurs évoluent dans un cadre fixe. Cette mise en scène caractéristique du cinéma de McQueen rend le propos très réaliste, et du coup très puissant. Mais difficile de lui reprocher de ne rien vouloir adoucir, cette violence à l’image n’est que le reflet de celle endurée par le peuple noir réduit en esclavage.
Rarement (jamais ?), un long métrage n’avait traité le sujet aussi frontalement. S’il inspire de plus en plus le cinéma américain qui semble enfin vouloir regarder ce pan de son histoire en face (on pense à Lincoln, Django Unchained ou même la Couleur des sentiments), c’est la première fois qu’un film se place littéralement du côté des esclaves, et rend compte du drame humain et de l’abomination de leur condition.
Ce réalisme ne signifie pas pour autant le refus de tout esthétisme. Au contraire, les magnifiques tableaux qu’offre la réalisation de McQueen et les eclairs de grâce qui le parcourent rendent les espaces du sud des Etats-Unis d’une beauté d’autant plus cruelle. S’y affronte une galerie de personnages remarquablement bien construits, plus complexes qu’ils n’y paraissent, et interprétés magistralement. Fassbender, répugnant et fiévreux, livre une performance magistrale et on se souviendra longtemps du regard habité de Chiwetel Ejiofor (on passera sur la performance de Paul Dano, encore une fois insupportable dans le surjeu).
Découvrir 12 Years a Slave n’a rien d’une expérience confortable. Le film est incroyablement dur, certaines scènes sont parfois insoutenables, mais heurter les consciences et donner une légitimité au devoir de mémoire est à ce prix. 12 Years a Slave est d’autant plus admirable qu’il n’oublie pas d’être un grand film de cinéma.
Indispensable.

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THE LUNCHBOX – 13,5/20

The LunchboxRéalisé par Ritesh Batra
Avec Irrfan Khan, Nimrat Kaur, Nawazuddin Siddiqui

Synopsis : Ila, une jeune femme délaissée par son mari, se met en quatre pour tenter de le reconquérir en lui préparant un savoureux déjeuner. Elle confie ensuite sa lunchbox au gigantesque service de livraison qui dessert toutes les entreprises de Bombay. Le soir, Ila attend de son mari des compliments qui ne viennent pas. En réalité, la Lunchbox a été remise accidentellement à Saajan, un homme solitaire, proche de la retraite. Comprenant qu’une erreur de livraison s’est produite, Ila glisse alors dans la lunchbox un petit mot, dans l’espoir de percer le mystère.

Avis : The Lunchbox est un film indien. C’est rare. The lunchbox n’est pas film de Bollywood. C’est encore plus rare. Petite perle de sobriété et de romantisme retenu, the Lunch box brille par la simplicité de son histoire et des sentiments qu’il véhicule. Le film est assez rigoureux dans sa forme, allant droit au but tout en construisant des personnages crédibles, et efficace dans son récit en traduisant fidèlement l’effervescence de Bombay. Il ne manque pas non plus pas d’humour, en particulier grâce aux personnages secondaires, la tante confidente d’Ilia qu’on entend sans jamais la voir et l’envahissant collègue de Saajan. La singulière et surprenante relation qui se noue à travers ces petits papiers cachés dans la fameuse lunchbox a à la fois quelque chose d’enfantin, de naïf et de profondément romantique. La correspondance entre Saajan, veuf désabusé et Ilia, jeune épouse délaissée par son mari, devient rapidement plus que l’amusement d’une innocente méprise. Le jeu se transforme progressivement en attentes, en aspirations, la promesse d’une vie moins terne et le rêve d’un futur moins fade. Se concrétise alors un amour fantasmé, forcément idéalisé, évidemment artificiel… Alors que la rencontre devient inéluctable, on attend avec tristesse que le charme se rompe, sans vraiment le vouloir.

PHILOMENA – 14/20

PhilomenaRéalisé par Stephen Frears
Avec Judi Dench, Steve Coogan

Synopsis : Irlande, 1952. Philomena Lee, encore adolescente, tombe enceinte. Rejetée par sa famille, elle est envoyée au couvent de Roscrea. En compensation des soins prodigués par les religieuses avant et pendant la naissance, elle travaille à la blanchisserie, et n’est autorisée à voir son fils, Anthony, qu’une heure par jour. À l’âge de trois ans, il lui est arraché pour être adopté par des Américains. Pendant des années, Philomena essaiera de le retrouver.
Quand, cinquante ans plus tard, elle rencontre Martin Sixmith, journaliste désabusé, elle lui raconte son histoire, et ce dernier la persuade de l’accompagner aux Etats-Unis à la recherche d’Anthony

Avis : Très touchante histoire que celle racontée par Stephen Frears dans Philomena. Qu’elle soit tirée d’un fait réel renforce évidemment l’empathie pour cette vieille dame et l’émotion que le drame suscite, mais Philomena confronte surtout l’Eglise à son passé, comme une sorte de complément aux Magdalene Sisters de Peter Mullan, en plus léger cependant.
Car Frears n’est jamais meilleur que lorsque qu’il s’appuie sur des personnages forts et construits pour étayer son propos avec finesse, subtilité et beaucoup de second degré (il est anglais quand même). En étant solidement soutenue par son formidable sujet et des interprètes rayonnants, la critique d’un système ou d’une institution n’en est que plus efficace.
La confrontation entre la simplicité et la bonté de Philomena et le cynisme du journaliste est savoureuse et délivre de très beaux moments, portés par des dialogues précis et formidablement bien écrits. Judy Dench et Steve Coogan sont remarquables et il se dégage de leurs échanges une grande complicité. Les personnages se livrent petit à petit, gagnent progressivement en complexité et en épaisseur. Le scénario, équilibré et tenu, réserve même quelques surprises suffisamment étonnantes pour susciter un constant intérêt et faire monter l’émotion, en évitant consciencieusement toute envolée lacrymale artificielle.
Sensible et touchant, le portrait et l’histoire de ce petit bout de femme réchauffe le cœur.

YVES SAINT LAURENT – 11/20

Yves Saint LaurentRéalisé par Jalil Lespert
Avec Pierre Niney, Guillaume Gallienne, Charlotte Le Bon

Synopsis : Paris, 1957. A tout juste 21 ans, Yves Saint Laurent est appelé à prendre en main les destinées de la prestigieuse maison de haute couture fondée par Christian Dior, récemment décédé. Lors de son premier défilé triomphal, il fait la connaissance de Pierre Bergé, rencontre qui va bouleverser sa vie. Amants et partenaires en affaires, les deux hommes s’associent trois ans plus tard pour créer la société Yves Saint Laurent. Malgré ses obsessions et ses démons intérieurs, Yves Saint Laurent s’apprête à révolutionner le monde de la mode avec son approche moderne et iconoclaste.

Avis : Le destin et la vie de Yves Saint Laurent sont d’une richesse assez extraordinaire, le créateur ayant embrassé son époque avec angoisse et excès, parfois avec arrogance, mais surtout avec un talent incomparable. Il a surtout marqué le monde de la mode de son empreinte en devenant une des figures mythique du 20ème siècle au même titre qu’une Coco Chanel.
C’est cette dimension mythique qui échappe totalement à Jalil Lespert. Son biopic est bien sage. Tout à fait propre, mais sans grande ampleur ni beaucoup d’idée. Sa mise en scène quelconque semble écrasée par son sujet, qui devient du coup étriqué et limité. Il ne fait toutefois pas de réel faute de goût non plus. On suit cette histoire d’amour, sans désintérêt mais sans passion non plus. Les drames sont contenus, les bonheurs discrets.
Il faut que Bergé répète sans cesse à Saint-Laurent qu’il est un génie pour nous en convaincre, parce que le film ne rend pas franchement honneur à sa créativité (voir comment l’idée de la collection Mondrian est expédiée). A aucun moment on ne perçoit véritablement quel créateur hors du commun il a pu être et à quel point il a pu révolutionner le monde de la mode par son approche moderniste. Le récit se concentre essentiellement sur l’histoire d’amour entre Saint Laurent et Bergé. Elle a beau être passionnée, complexe, violente parfois, elle est affadie par la mise en scène neutre de Lespert, et n’exprime que très rarement la subversivité et on peut dire le courage de ce couple ouvertement homo dans une société encore à des années-lumière du mariage pour tous.
Le projet a par ailleurs reçu l’approbation de Pierre Bergé qui en a suivi l’élaboration. Ça en est sans doute la limite, comme la voix-off un poil narcissique qui alourdi sensiblement le propos et fait forcément douter de son authenticité et de la liberté accordée au cinéaste.
Reste l’interprétation magistrale et étincelante de Pierre Niney, incarnation lumineuse de Saint Laurent, au mimétisme fascinant. Une performance rare.

Ce biopic trop scolaire et trop contrôlé pour susciter totalement l’adhésion pêche ainsi paradoxalement par manque d’ambition créatrice pour un tel sujet. Le documentaire L’amour fou était autrement plus éclairant. En attendant la version de Bonello, dont la filmographie aux thèmes osés, parfois provocateurs et souvent dérangeants laisse espérer une vision moins proprette de la vie de l’artiste.

LA VIE RÊVÉE DE WALTER MITTY – 14,5/20

La Vie rêvée de Walter MittyRéalisé par Ben Stiller
Avec Ben Stiller, Kristen Wiig, Shirley MacLaine

Synopsis : Walter Mitty est un homme ordinaire, enfermé dans son quotidien, qui n’ose s’évader qu’à travers des rêves à la fois drôles et extravagants. Mais confronté à une difficulté dans sa vie professionnelle, Walter doit trouver le courage de passer à l’action dans le monde réel. Il embarque alors dans un périple incroyable, pour vivre une aventure bien plus riche que tout ce qu’il aurait pu imaginer jusqu’ici. Et qui devrait changer sa vie à jamais.

Avis : Parce que le cinéma consiste parfois simplement à se laisser emporter par le souffle bienveillant d’une belle histoire, il est impossible de ne pas succomber au charme du dernier film de Ben Stiller et aux ondes positives qui s’en dégagent. Une parenthèse poétique, une évasion onirique, une aventure décalée et trépidante, voilà ce que La Vie rêvée de Walter Mitty nous offre pendant deux heures qui filent comme un très joli songe.
Alors évidemment, les bons sentiments affluent, on n’évite pas certains clichés et on sait très vite comment tout ça va se terminer. Mais Stiller assume complètement ce parti pris en ne cherchant jamais à complexifier un scénario qui ne le demande pas. C’est une fiction, une vraie, où aucun élément tangible d’une quelconque réalité n’est exigé. L’acteur-réalisateur est d’ailleurs particulièrement habile lorsqu’il s’agit de faire la transition entre sa vie fantasmée, sa vie d’avant, et sa nouvelle vie, celle où il ne rêve plus mais prend son destin en main. Car le cœur du film est l’histoire indémodable d’une métamorphose, ou plutôt d’une prise de conscience.
Habitué des comédies barrées et potaches, Ben Stiller crée ici un personnage romantico-comique qui doit s’évader dans ses pensées pour vivre quoique ce soit d’extraordinaire, jusqu’à ce qu’il fasse basculer sa morne vie en une aventure digne d’un nouvel Indiana Jones. A défaut d’être crédible (mais on s’en fout), il est touchant et drôle. Le couple qu’il forme avec l’irrésistible Kirsten Wiig fonctionne formidablement bien. La mise en scène ambitieuse de Ben Stiller brille par l’inventivité dont elle fait preuve pour instaurer un rythme soutenu et par l’ingéniosité de certains effets, tendres ou cocasses. La caméra rend également parfaitement hommage à la majestuosité des paysages que Walter traverse, proposant des images splendides et décors intimidants. La beauté formelle de sa réalisation est appuyée par une bande son Rock Folk imparable, de laquelle émerge Of Monsters and Men et une reprise magnifique du Space Oddity de Bowie.
Il n’oublie cependant pas d’offrir un regard si ce n’est cynique du moins ironique sur le monde dans lequel on vit, à travers le destin des employés d’un magazine d’actualité victime d’un plan social massif. Encore une fois, la nuance n’est pas le principal souci du réalisateur, mais l’idée est de créer ce cadre qui lui permettra de développer tout l’imaginaire qui marquera les rêves et l’épopée de Walter.
Il n’est pas si fréquent qu’un film vous flanque un grand sourire au visage pendant deux heures, et même plus. On est reconnaissant à Ben Stiller de nous avoir convié à ce voyage rafraîchissant et exaltant. Et de nous laisser tout à notre joie d’avoir partagé un moment la vie rêvée de Walter Mitty.

FRUITVALE STATION – 12/20

Fruitvale StationRéalisé par Ryan Coogler
Avec Michael B. Jordan, Melonie Diaz, Octavia Spencer

Synopsis : Le 1er janvier 2009 au matin, Oscar Grant, 22 ans, croise des agents de police dans la station de métro Fruitvale, San Francisco. Le film raconte les vingt quatre heures qui ont précédé cette rencontre.

Avis : Tiré d’un fait divers qui a profondément, et à raison, choqué l’Amérique, Fruitvale Station raconte la dernière journée d’Oscar avant qu’une intervention de police ne dégénère et ne lui coûte la vie. Joliment filmé (on comprend son succès à Sundance), ce premier film joue sur une esthétique discrète mais assumée, caméra à l’épaule, lumière saturée, musique aérienne… Du déjà vu, certes, mais plutôt bien foutu.
Le principal problème de Fruitvale Station, c’est que ces fameuses 24 heures n’ont en elles-mêmes pas grand intérêt (il pose sa fille à la crèche, il fait des courses…) si ce n’est de nous faire comprendre que le jeune homme sort de prison et qu’il est bien décidé à se racheter une conduite pour le bien de sa femme et de sa fille. Soit. C’est sans doute cette « normalité » que le réalisateur cherche à atteindre dans cette accumulation de scènes banales. Le procédé a malheureusement ses limites Ceci dit, l’interprétation charismatique de Michael B. Jordan (vu dans Chronicle et nouvelle coqueluche d’Hollywood) joue beaucoup dans l’empathie qu’Oscar finit par susciter. Sans en faire un saint, il le rend particulièrement attachant, ce qui renforce considérablement l’émotion provoquée par la dernière scène, terriblement intense, déchirante, malgré son issue inéluctable.
Fruitvale Station laisse donc une impression mitigée. Le film a des qualités formelles indéniables, mais le traitement bancal du sujet atténue la force du sujet, sans pour autant totalement l’anesthésier.